Traduction de l’article de Shimon Samuels publié en anglais dans le Jerusalem Post
le 4 septembre 2017
http://www.jpost.com/Opinion/Mongolia-and-the-Jews-504220

Que pensent les Mongols des Juifs ?

 4 Sept. 2017
Deux gardes discutent au pied de la statue de Gengis Khan, devant le Parlement d’Oulan-Bator, Mongolie (photo Reuters).

 À la mi-août, je passais ma commande habituelle chez notre marchand de jus de fruits du marché Carmel, à Tel-Aviv, avant d’aller acheter un bouquet de fleurs. Quand je suis repassé devant son stand, le marchand m’a fait remarquer que c’est le vendredi qu’on achète des fleurs, alors que nous étions mercredi.

« En quel honneur ? » Je lui ai expliqué que nous fêtions nos noces d’or.

Il m’a répondu : « Cinquante ans, et tu achètes un bouquet de fleurs ?! Emmène plutôt ta femme dans un endroit spécial ! »

« Nous allons en Mongolie », lui ai-je dit.

« Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? »

« Le désert, des chameaux, des tentes. »

« Alors vous pourriez aller dans le Negev ! Comment est-ce qu’on se rend en Mongolie ? »

« En train, depuis Beijing. »

Il a conclu triomphalement : « Tu travailles pour Wiesenthal ; c’est qu’il doit y avoir des nazis là-bas ?! »

« On ne sait jamais », ai-je rétorqué.

Quand on arrive à Oulan-Bator (« le héros noir »), la capitale – une ville d’un million et demi d’habitants, soit 50 % de la population du pays –, on est surpris de découvrir une construction massive et colorée qui contraste avec des immeubles mornes de style soviétique, ponctués d’omniprésentes yourtes, ces tentes familiales nomades.

La Mongolie est un pays enclavé entre la Russie et la Chine. Malgré sa dépendance économique avec la Chine (90 % du marché), Beijing est ouvertement traitée avec mépris. L’actuel président, russophile, cherche à diversifier le commerce et se tourne de plus en plus vers Moscou.

Nous avons tout d’abord fait la connaissance, avec des amis communs, de l’ancienne députée et défenseur des droits des femmes Enkhtuya Oidov et de son fils, Budruun Gardi, directeur d’une ONG qui lutte contre la pauvreté (en Mongolie, il n’y a pas de noms de famille, seulement des patronymes, comme en Russie). Enkhtuya, qui a fait ses études en Allemagne de l’Est communiste, a évoqué les soixante-dix années où la Mongolie était un État satellite de l’URSS.

« Toute religion y était interdite, trente mille moines bouddhistes ont été fusillés et les temples détruits. »

Malgré ce contexte, la Mongolie post-soviétique se sent plus proche de la Russie post-soviétique. L’écriture cyrillique a été adoptée, l’ancienne génération parle russe et l’on célèbre l’alliance historique contre le Japon au cours de « la grande guerre patriotique » (la Deuxième Guerre mondiale). Le judaïsme n’est pas une religion reconnue et les Mongols n’ont pratiquement pas entendu parler de la Shoah.

Le porte-drapeau des Juifs de Mongolie est Sumati Luvsandendev, un enquêteur d’opinion publique qu’on associe souvent à George Gallup. Sa mère, qui a fui la Lettonie, et son père, professeur de langue mongole en mission à Paris, ont permis à Sumati de lui faire connaître l’Occident et lui ont donné un appétit intellectuel non conformiste.

Avec le rapatriement de sa famille, il a été élevé dans le système soviétique. Au cours de la Perestroïka, de 1989 à 1991, la chute du mur de Berlin, la fin de l’Union soviétique et l’indépendance de ses États satellites ont entraîné une vague d’organisations juives occidentales et de rabbins à rechercher des membres de leur tribu, en particulier des survivants de la Shoah.

Mon propre secteur d’activité était ce qu’on appelait autrefois les pays du pacte de Varsovie, en Europe de l’Est.

L’on craignait la résurgence du nationalisme et la réhabilitation de héros anti-bolcheviques qui s’avéraient être des collaborateurs nazis.

Conjointement avec les pays en « stan » (Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, etc.), la Mongolie sortait des sentiers battus.

C’est en 2003 que Sumati reçut l’appel lui demandant de représenter « les Juifs de Mongolie » au Congrès juif d’Eurasie. Puis vinrent Chabad et d’autres organisations.

Il nous a raconté l’histoire de la présence juive dans son pays : • Les légendes des Khazars • La route vers Kai-Feng, en Chine • Les Juifs russes durant la guerre civile qui a suivi la Révolution, où ils ont été anéantis par les contre-révolutionnaires, les Blancs antisémites • Les 70 ans durant lesquels le pays était un satellite soviétique, période où les Juifs n’étaient reconnus que comme « nationalnost Yevrei », une nationalité ethnique. Ce statut persiste aujourd’hui dans une Mongolie indépendante.

« Si tu es juif, tu n’es pas mongol.

« Comme la plupart des Juifs sont partis en Israël, ils sont israéliens, même s’ils reviennent travailler en Mongolie », a-t-il souligné.

Il existe, bien sûr, des Juifs expatriés et dans la diplomatie, mais ces communautés n’ont pas de centre propre. Il y a aussi un intérêt croissant pour les contacts interconfessionnels, encouragés surtout par les chrétiens évangéliques.

Dans la capitale, cinq pour cent de la population est musulmane sunnite, d’origine kazakh. Il existe une pluralité islamique dans l’ouest du pays où la frontière avec le Kazakhstan, bien que très étroite, s’étend sur un doigt de terre de 36 kilomètres de long. Il y a de plus en plus de rapatriés d’une frontière à l’autre.

Une de mes sources a mentionné la peur d’une radicalisation djihadiste et l’apparition d’articles et d’une historiographie sur le conflit entre bouddhistes et musulmans.

Entre autres sources de discorde, le héros national, Gengis Khan, aurait embrassé tous les préceptes de l’islam à l’exception du hajj, le pèlerinage à La Mecque.

Malgré cette rhétorique, il apparaît clairement que la Mongolie est un nouveau centre d’affaires. On voit un nombre impressionnant de tours de bureaux et d’immeubles résidentiels en construction, principalement financés par la Corée du Sud et, bien sûr, par des entrepreneurs chinois. Les restaurants et les bars sont en pleine expansion.

Les Mongols sont des nomades, mais les Soviétiques leur ont apporté un modèle de société rigide. Affranchis de ce carcan, « ce sont des individualistes, comme on peut le voir dans les sports nationaux : la lutte, le tir à l’arc, l’équitation », affirmait le directeur de l’ONG.

L’entrepreneuriat mongol, de style sabra, est avide de haute technologie israélienne et, comme les activités commerciales doivent suivre le drapeau, l’ambassadeur non résident d’Israël se trouvait à Oulan-Bator début août.

Dans un pays où il n’y a presque pas de Juifs et où on va jusqu’à ignorer qui ils sont, où sans doute personne n’est au courant du mouvement de boycott contre Israël, on trouve malgré tout des écrits antisémites en provenance de Russie. Mais, comme la jeune génération ne parle ni ne lit le russe, son impact est infime.

Pour en revenir aux « nazis », il existe effectivement en Mongolie un nid d’individus qui révèrent Hitler – mais les Juifs ne les intéressent pas.

Leurs victimes, ce sont les travailleurs chinois et les femmes mongoles qui se lient avec eux.

Ils se montraient autrefois en public en arborant des insignes nazis, mais ils ne le font plus depuis que le gouvernement a mis le holà. Notre vendeur de jus de fruits à Tel-Aviv devrait se sentir très soulagé.