Toujours en quête de justice : le combat en cours d’un rescapé hollandais de l’Holocauste avec les autorités allemandes

Éditorial de Ben Cohen publié en anglais dans The Algemeiner
le 13 septembre 2018
https://www.algemeiner.com/2018/09/13/still-seeking-justice-one-dutch-holocaust-survivors-ongoing-fight-with-germanys-government/

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Aujourd’hui âgé de 82 ans, Albert de Leeuw, rescapé hollandais de l’Holocauste,
a travaillé dans le ghetto juif d’Amsterdam dès ses 5 ans.
Photo avec l’aimable autorisation d’Albert de Leeuw.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Albert de Leeuw était l’un parmi plusieurs enfants juifs hollandais à se présenter aux bureaux de la communauté juive d’Amsterdam, en quête de proches qui auraient pu survivre à l’Holocauste perpétré par les nazis aux Pays-Bas. Un beau jour d’hiver, fin 1945 ou début 1946 – Albert ne se rappelle pas exactement –, un homme qu’il n’a pas reconnu est venu le chercher, se présentant comme son père et lui annonçant que sa mère était toujours en vie.

L’homme en question, un certain M. Blog, était le second mari de la mère d’Albert. Tous deux s’étaient rencontrés au cours de la guerre, réfugiés dans la même cachette. Le père biologique d’Albert, allait-il découvrir plus tard, avait été assassiné en juillet 1943 dans le camp de concentration de Sobibor, en Pologne.

Gravement traumatisé et à peine âgé de 10 ans, Albert accompagna M. Blog à Eindhoven, une ville du sud de la Hollande. Là, il rencontra une femme qui prétendit être sa mère – cette mère qu’il avait vue pour la dernière fois en 1942, avant qu’elle n’aille se cacher, laissant Albert âgé de 5 ans avec son grand-père au cœur du ghetto juif d’Amsterdam. Tel fut le début de l’enfance d’Albert sous l’occupation nazie, une enfance marquée par la perte de ses parents chéris, la cruauté mentale et physique aux mains d’étrangers, et la peur permanente qu’on ne découvre sa cachette.

« Je ne l’ai pas reconnue », se rappelle Albert, relatant sa réunion avec sa mère. « Alors je me suis adressé à elle en l’appelant ‘‘Mme Blog’’. Elle me disait ‘‘non, non, je suis ta mère’’, mais je continuais à l’appeler ‘‘Mme Blog’’. Le problème, c’est que je ne pouvais pas me rappeler avoir eu une mère. C’était sorti de mon système. J’avais eu tellement de mères au cours des quatre dernières années. »

Pour ceux qui ont étudié les récits des rescapés de l’Holocauste, le genre de calvaire qu’Albert enfant a enduré n’est hélas que trop familier. Mais les circonstances dans lesquelles il a vécu l’occupation nazie aux Pays-Bas et la destruction des Juifs hollandais sont bien moins habituelles. Ces circonstances sont si rares que, soixante-douze ans après la libération de l’Europe du joug nazi, Albert n’a toujours pas reçu d’indemnisation appropriée du gouvernement fédéral allemand. Les politiciens et responsables publics auxquels il a fait appel pendant des années, a-t-il divulgué au Algemeiner, lui disent qu’ils compatissent à sa cause mais que, tant que la loi allemande n’est pas modifiée, il n’y a rien qu’ils puissent faire.

Une réponse guère satisfaisante pour un homme de 82 ans qui cherche toujours à obtenir justice.

L’histoire d’Albert

Il ne reste qu’une seule photo d’Albert enfant. On le voit à l’âge de 5 ans – il sait qu’il avait 5 ans, dit-il, parce que si la photo avait été prise un an plus tard, il aurait porté l’étoile jaune que les nazis obligeaient les Juifs à arborer sur leurs vêtements extérieurs dès l’âge de 6 ans. Sur la photo, Albert sourit fièrement, les mains dans les poches de son manteau à double boutonnage, les chaussettes remontées jusqu’aux genoux.

Aucun pressentiment de ce qui allait survenir n’est visible dans ce sourire. Avant son sixième anniversaire, en mai 1942, Albert avait déjà un travail dans le ghetto d’Amsterdam – non rémunéré, avec des heures interminables –, mais c’était le seul moyen de le sauver de la captivité nazie. « Mon grand-père avait un salon de barbier, une boutique minuscule avec seulement deux tabourets, raconte-t-il. J’étais chargé du ménage. »

Au printemps 1942 – quelques semaines avant que la déportation par les nazis des Juifs hollandais vers les camps de la mort en Pologne n’ait véritablement commencé –, Albert partit travailler dans le sous-sol de l’hôpital juif d’Amsterdam. « J’épluchais des pommes de terre, des tonnes de pommes de terre », se rappelle-t-il. Mais en octobre, la situation devint intenable. Alors, le grand-père d’Albert envoya le petit garçon se cacher, grâce à un contact au conseil juif d’Amsterdam. Deux semaines plus tard, son grand-père fut pris dans une rafle et envoyé à Auschwitz, où il périt.

Durant les trois années suivantes, Albert entra dans la clandestinité. « Je vivais dans différents endroits avec des identités différentes », dit-il. « J’ai déménagé vingt-trois fois. »

Malgré cela, Albert fut arrêté deux fois par les nazis. La première fois, les officiers nazis ont baissé son pantalon pour vérifier s’il était circoncis – une méthode qui avait fait ses preuves pour capturer la plupart des Juifs de sexe masculin. Mais pas Albert. « Mon père n’était pas pratiquant, alors il ne m’a pas fait circoncire, explique-t-il. Ils m’ont laissé partir. »

La seconde fois, il eut moins de chance. Il fut capturé dans sa cachette par des collaborateurs qu’il décrit comme « des chasseurs de primes hollandais », et livré aux nazis. « Les délateurs recevaient 7 florins et 50 cents pour chaque Juif dénoncé à la Gestapo », se rappelle-t-il.

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Albert de Leeuw à 5 ans.
Photo avec l’aimable autorisation d’Albert de Leeuw.

Albert fut envoyé au camp de concentration de Westerbork, au nord-est de la Hollande, d’où la grande majorité de la communauté juive hollandaise d’avant-guerre, au nombre de cent quarante mille, fut déportée vers les camps de travail et de la mort de l’est de l’Europe. On mit Albert dans un train en direction de l’est, accompagné de deux policiers. Un petit groupe de résistants hollandais apparut, prétendant provoquer une bagarre et faisant beaucoup de bruit. Le train, bondé, se mit en branle. Alors que les gardiens d’Albert étaient distraits par la bagarre, un des passagers qui se trouvait à côté d’Albert le saisit et le passa à une femme sur le quai. « Nous avons immédiatement quitté la gare, raconte-t-il. On m’a mis dans une charrette de fermier et amené dans les bois avoisinants, où se trouvait une cachette creusée sous terre. » Durant une semaine, peut-être deux, Albert a croupi dans ce trou.

Cela nous conduit à la phase suivante de la vie d’Albert sous l’occupation nazie. On le fit passer dans plusieurs familles de la Hollande rurale, qui toutes le firent travailler dans leurs fermes. Il tenta de s’échapper d’une de ces familles – « des salauds », les appelait-il –, « mais ils m’ont rattrapé et presque battu à mort ».

Entre 6 et 9 ans, Albert se souvient, « chaque famille chez qui j’étais caché avait une religion différente. Je devais m’adapter aux normes de chaque famille pour ne pas me faire remarquer. L’une pouvait être réformée néerlandaise, l’autre catholique ». Un dimanche, après la messe à laquelle il avait assisté avec une de ses « familles » catholiques, Albert raconte que le prêtre l’a emmené dans une pièce à l’arrière de l’église et qu’il l’a violé. « J’ai été victime d’abus sexuels à plusieurs endroits, dit-il d’un ton neutre. Ça m’est arrivé trois ou quatre fois. »

Avec la fin de la guerre, quand un semblant de normalité reprit aux Pays-Bas, Albert – alors réuni avec la mère qu’il avait oubliée – dut faire face à un mur de silence. « Personne ne m’a jamais rien expliqué, dit-il. C’était pratique courante : personne ne parlait de la guerre. Ma mère devenait hystérique quand je lui posais des questions sur ce sujet. »

Il n’y a pas eu non plus de fin heureuse comme dans les contes de fées. M. Blog a fait preuve de violence physique à l’égard de la mère d’Albert et la vie domestique n’était qu’une variation de sa souffrance passée. « Je l’ai menacé de mort », raconte Albert de son beau-père. « J’étais un enfant très difficile. » Dix ans après la guerre, Albert a effectué son service militaire et est retourné à Amsterdam. « Je vivais dans la rue, je mendiais, révèle-t-il. Je faisais partie d’un groupe d’enfants qui s’étaient cachés ou qui avaient été déportés pendant la guerre. Il n’y avait personne pour nous venir en aide, le gouvernement néerlandais n’a absolument rien fait. »

En quête de justice

Petit à petit, Albert a commencé à reconstruire sa vie. Il a trouvé du travail en tant que vendeur, et il s’est même marié deux fois avant de s’installer avec sa troisième partenaire, Gladys, en 1978. C’est Gladys qui a aidé Albert à faire face à son passé, et elle est toujours son plus grand soutien, à la fois moralement et matériellement, dans son combat pour obtenir de l’Allemagne une compensation appropriée. Jusqu’à présent, Albert reçoit une somme dérisoire – un montant forfaitaire de 1 700 dollars, en reconnaissance pour les cent soixante-cinq membres de sa famille qui ont péri dans l’Holocauste et, depuis 2013, il touche aussi une minuscule pension mensuelle de 12 euros. Cette somme a été augmentée à 28 euros (environ 30 dollars) en 2016 – un montant qui demeure cruellement loin de la « pension décente » (« angemessene rente ») votée en avril 2014 par le Parlement allemand en faveur de tous les travailleurs des ghettos.

Il y a un élément qui rend le cas d’Albert particulier : c’est sa date de naissance – le 2 mai 1936. Selon le règlement de la sécurité sociale allemande, la pension d’un travailleur de ghetto qui n’avait pas atteint l’âge de 14 ans en 1949 est calculée à partir des quelques mois où il ou elle a effectivement travaillé. Il s’ensuit un paiement mensuel moyen de moins de 100 euros. « Dans les faits, nous, les travailleurs des ghettos de l’Holocauste, nous entrons dans la même catégorie que le citoyen allemand moyen », explique Albert.

Il résulte de cette technicité un double standard, dénoncé comme « révoltant » par Shimon Samuels, le directeur des Relations internationales du Centre Simon Wiesenthal. Celui-ci coopère avec Albert depuis plusieurs années.

« Depuis 1945, l’Allemagne paierait l’équivalent de 1 500 euros par mois à vingt-cinq mille volontaires hollandais enrôlés dans la Wehrmacht, totalisant quelque 450 millions d’euros par an », déclarait M. Samuels au Algemeiner. En fait, quand ces paiements ont provoqué une tempête politique, en 1997, le gouvernement allemand a confirmé que « les anciens membres de la Waffen-SS et leurs survivants pouvaient réclamer des pensions en tant que victimes de guerre, conformément aux lois allemandes d’aide sociale, au motif de blessures ou d’invalidité durant la guerre ».

Alors qu’Albert pourrait aussi revendiquer qu’il a souffert à la fois de « blessures » et d’« invalidité » résultant directement de l’occupation nazie aux Pays-Bas, l’agence de pensions allemande, la DRV, ne le voit pas tout à fait de la même façon. Les employés de l’agence qui ont parlé avec Albert lui ont dit que sa pension – et celle de cent cinquante autres rescapés de l’Holocauste dans la même situation que lui – ne pourra être révisée que si le Parlement allemand adopte une loi adéquate.

Les directives actuelles pour les travailleurs des ghettos qui demandent une pension sont truffées d’exigences de qualifications, mais elles reconnaissent que, « dans le cas de personnes persécutées sous le national-socialisme, les périodes d’emploi dans un ghetto situé dans un territoire au sein de la sphère d’influence national-socialiste peuvent être reconnues, dans certains cas, comme des périodes ouvrant droit à des contributions allemandes [de sécurité sociale] ». Cependant, ceux qui réussissent à être admissibles reçoivent une somme qui pâlit en comparaison des pensions mensuelles versées aux anciens volontaires SS.

« Le montant des pensions n’est pas fixe », expliquait au Algemeiner un porte-parole du ministère fédéral allemand de l’Emploi et des Affaires sociales. « Ce montant dépend du nombre de périodes de cotisation et du montant des gains sur lesquels se base le niveau de ces cotisations. Si les cotisations versées à l’assurance pension allemande sont minimes – ainsi, par exemple, si la vie active d’une personne s’est essentiellement déroulée hors de l’Allemagne –, il en résultera une faible pension.

Mais cette réponse a suscité chez M. Samuels une réaction de colère. Il a relevé l’analogie avec la campagne menée par des organisations juives dans les années 1990 pour s’assurer que les victimes des nazis toucheraient bien les paiements d’assurances-vie qui leur étaient dus.

« À cette époque, les grandes compagnies d’assurance répondaient aux demandes des bénéficiaires d’assurances-vie en exigeant des certificats de décès », se rappelle M. Samuels. « Malheureusement, à Auschwitz, ceux-ci n’étaient pas disponibles. »

Dans le même esprit, poursuivait M. Samuels, « il est inconcevable qu’aujourd’hui, un fonctionnaire allemand soutienne que les pensions des travailleurs des ghettos dépendent du ‘‘nombre de périodes de cotisation versées aux assurances pension allemandes’’ et de ‘‘la durée de vie active d’une personne passée hors d’Allemagne’’. C’est révoltant ».

Même si les travailleurs des ghettos ont aussi droit à un versement unique de 2 000 euros, M. Samuels soulignait que cette somme est bien en-deçà des millions d’euros versés en pensions et avantages sociaux aux volontaires SS et autres collaborateurs du régime nazi. Eu égard à l’âge avancé d’Albert, M. Samuels notait que le gouvernement allemand devrait convenir « d’un accord sans préjudice, dès aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard ».

Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle Albert continue de recevoir les mêmes réponses de l’agence de pensions allemande. « Les fonctionnaires de la DRV continuent d’adhérer au critère de l’âge minimum de 14 ans en 1949 pour qu’une personne soit éligible à une ‘‘pension décente’’, dit-il. C’est la cause principale de notre combat, que jusqu’à présent nous n’avons pu gagner. »

Vers la fin de notre conversation, Albert m’a confié : « Je me demande parfois quelle période a été la pire : celle pendant la guerre ou celle qui l’a suivie ? » Un minimum de justice au crépuscule de sa vie lui fournira peut-être un élément de réponse.