Éditorial de Shimon Samuels
publié en anglais dans The Jerusalem Post
Le 1er avril 2020

https://www.jpost.com/Opinion/Steps-against-a-blood-libel-that-is-still-bleeding-opinion-623238

L’horrible histoire de Simon de Trente n’a pas eu pour seule conséquence la torture et l’exécution de la communauté juive locale, mais son imagerie a provoqué une forte recrudescence de violences antisémites à travers toute l’Europe.

1 April 2020
Giuseppe Alberti, Martyre allégué de Simon de Trente, 1677, huile sur toile, Trente, Castello del
Buonconsiglio. Monuments et collections de la Province (photo Museo Diocesano Tridentino).

En 1989, alors que je passais des vacances en Toscane, je suis passé dans la jolie petite ville côtière de Marina di Massa. Devant l’église San Domenichino, j’ai remarqué par hasard une affiche annonçant un concours international de poésie.

Intrigué, je suis entré dans l’église, et j’y ai découvert une peinture représentant une accusation classique de meurtre rituel : des Juifs poignardant un infant béat pour utiliser son sang dans la fabrication du pain azyme de Pessah.

Le prêtre m’a aimablement expliqué que, cette année-là, le concours de poésie avait pour thème l’histoire dépeinte dans le tableau, et que ce concours était financé par la Société Dante Alighieri, qui fut créée pour promouvoir la culture italienne dans le monde. Il m’a gentiment donné un catalogue avec des exemples de lauréats du concours.

Une lettre adressée à cette société et au président de l’Italie, qui parrainait ce concours, a suffi pour mettre fin aux soutiens nationaux et internationaux.

Deux ans plus tard, je suis retourné dans cette église. J’ai appris que le concours avait un nouveau thème, moins controversé et plus respectable. Un choix qui perdure aujourd’hui.

Mais il se trouve qu’un de nos membres, catholique, vient de contacter le Centre Wiesenthal pour lui demander d’intervenir dans une nouvelle accusation de meurtre rituel, similaire mais plus scandaleuse, qui l’a profondément choqué : un site a mis en ligne un tableau représentant cette scène, signé Giovanni Gasparro, un artiste italien contemporain renommé pour son œuvre sur des thèmes catholiques.

Ce nouveau tableau de Gasparro, le Martirio di San Simonino da Trento per Omicidio Rituale Ebraico (le martyre de saint Simon de Trente pour homicide rituel juif), relate une accusation de meurtre rituel survenue en 1475. Il y reproduit l’imagerie antisémite de Juifs célébrant, une fois de plus, la saignée d’un enfant chrétien.

Au Moyen Âge, l’horrible histoire de Simon de Trente n’a pas eu pour seule conséquence la torture et l’exécution de la communauté juive locale, mais son imagerie a provoqué une forte recrudescence de violences antisémites à travers toute l’Europe. La représentation qu’en fait aujourd’hui Gasparro, encore plus cinglante, va vraisemblablement produire son effet dans les médias sociaux.

La peinture a effectivement été mise en ligne le 24 mars, jour de la traditionnelle fête de San-Simonino (Saint-Simon). Une conférence devait suivre, prévue le 3 avril mais reportée à cause de la pandémie, sur « ‘L’invention du coupable et la dissimulation de l’innocent – le cas de saint Simon de Trente ». Le conférencier invité, Don Francesco Ricossa, se consacre à diffuser l’accusation de meurtre rituel.

L’avis de report de la conférence publié sur le site s’ouvre par une prière : « Dieu, restaurateur de l’innocence, au nom de qui Simon le bienheureux fut très cruellement tué par les Juifs perfides… »

Il nous paraît vraiment très dérangeant que ces festivités et conférences se déroulent chaque année à l’époque des Pâques juive et chrétienne, malgré la décision du Concile Vatican II d’interdire la vénération de Simon de Trente et la Déclaration Nostra Aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes – dans le but de combattre l’antisémitisme au sein de l’Église.

Ces actions ont initié un rapprochement, souhaité depuis longtemps, entre le christianisme et le judaïsme, rapprochement que l’artiste Gasparro et ses adeptes semblent rejeter.

Le 20 janvier dernier, les dirigeants du Centre Wiesenthal ont rencontré au Saint-Siège le pape François, qui a condamné l’antisémitisme dans une déclaration passionnée.

Nous avons maintenant plaidé notre cause auprès du secrétaire d’État du Saint-Siège, le cardinal Parolin, pour qu’il signale à toutes les églises catholiques – où Gasparro est accueilli avec bienveillance – que cette peinture fomente de toute évidence la recherche de boucs émissaires, dans un climat de haine, qu’elle sape ainsi la politique du Saint-Siège, et que c’est pour cette raison qu’elle doit être franchement et publiquement condamnée.

Notre lettre se concluait par ces mots : « Nous serions heureux d’obtenir l’aide de Votre Éminence, car cette accusation de meurtre rituel saigne encore ! »

Une note positive cependant : la conférence sur l’accusation de meurtre rituel par les Juifs contre l’infant Simon, programmée le 3 avril, a été définitivement annulée. Ses organisateurs semblent considérer cette décision comme « une annulation de l’Histoire face au politiquement correct ».

L’auteur de ces lignes est le directeur des Relations internationales du Centre Simon Wiesenthal.